Fadéla Sebti

Avocate au barreau de Casablanca (Maroc) depuis 1983, agréée près la Cour Suprême, écrivain et auteur d’ouvrages juridiques et de fiction.

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Etiquette : Constitution marocaine

20.07.2011 à 08:41:36

La nouvelle Constitution, pour laquelle les Marocains ont été appelés aux urnes le 1er juillet 2011, dispose, dans son Préambule, que, « Etat musulman souverain, attaché à son unité nationale et à son intégrité territoriale, le Royaume du Maroc entend préserver, dans sa plénitude et sa diversité, son identité nationale une et indivisible. Son unité, forgée par la convergence de ses composantes arabo-islamique, amazighe et saharo-hassanie, s’est nourrie et enrichie de ses affluents africain, andalou, hébraïque et méditerranéen. »

Plus loin, à l’article 5, que « L’arabe demeure la langue officielle de l’Etat. L’Etat œuvre à la protection et au développement de la langue arabe, ainsi qu’à la promotion de son utilisation. De même, l’amazighe constitue une langue officielle de l’Etat, en tant que patrimoine commun à tous les Marocains sans exception. »

 

Pour ma part, je pense qu’il y a antinomie entre un Maroc qui souhaite préserver son identité « une et indivisible » et le fait de doubler la langue des Marocains.

 

Qu’est-ce qu’une Nation ? Un ensemble d’êtres humains vivant dans un même territoire et ayant une communauté d’origine, d’histoire, de mœurs et de langue.

La communauté d’origine n’est pas obligatoire. Le Maroc, par exemple, est le fruit de nombreuses invasions : les Phéniciens il y a 3000 ans ; les Romains au 3ème siècle avant JC, qui y restèrent plusieurs siècles et fondèrent la Maurétanie Tingitane, avec Tanger comme capitale. Les gens parlaient alors le latin, qui était la seule langue devant les tribunaux. Les Vandales sont venus des bords de la Baltique au Vème siècle de notre ère ; puis les Arabes au 7ème  siècle.

Une légende juive ferait remonter l’installation des Juifs, au Maroc, jusqu’à l’époque du roi Salomon. Pour les moins ambitieux, à la création de Carthage par les Phéniciens.

Ces envahisseurs sont les plus connus, ceux que la période historique a retenus. Mais durant les milliers d’années qui se sont écoulées avant l’histoire, durant cette préhistoire où l’écriture n’existait pas, et dont la vie n’a pu être racontée, étaient-ce les Berbères qui peuplaient le Maroc ?

Le fait est que tous les envahisseurs ont forgé et fondé le Maroc d’aujourd’hui, un et indivisible, malgré leurs origines différentes.

Nous nous en sommes nourri ? Très bien. Ces invasions sont maintenant digérées, et un homme nouveau en est sorti. C’est celui-là qu’il fait construire et consolider.  

 

La communauté d’histoire n’est pas indispensable non plus, ces nombreux envahisseurs s’étant mélangés, au fur et à mesure de leurs arrivées, à la population locale, chacun avec sa propre histoire colorée, et créant une histoire nouvelle.

 

La communauté de mœurs, si par ce terme on entend le comportement relatif à la pratique du bien et du mal, est quasi universelle.

 

Mais la langue ! La langue est le moyen de véhiculer ses pensées, ses sentiments, elle est le ciment de la communauté, la condition de la vie sociale, l’adhésion à une même norme. Sans cette communauté et cette adhésion, la nation n’aurait aucune chance de perdurer.

Doit-on parler l’italien parce que les Romains étaient au Maroc avant les Marocains ?

Faudrait-il que des Germains nostalgiques revendiquent leur patrimoine d’un temps et nous demandent d’instaurer une quelconque langue germanique ?

Devrons-nous élever l’hébreu au rang de langue nationale ?

 

En 1887, un médecin russe, Lazare Zamenhof, mit au point une langue internationale basée sur un maximum d’internationalité de racines des différentes langues ainsi qu’une grammaire régulière, sans exceptions, et ce dans le but faciliter la communication. L'espéranto reste la langue de travail de plusieurs associations à but non lucratif, et l’UNESCO a adopté plusieurs recommandations en sa faveur.

Et nous irions, nous, Marocains, multiplier les langues officielles pour détruire une communication déjà difficile à asseoir dans un pays où, officiellement, le taux d’analphabètes est d’environ 40%. De combien sera t-il si nous avions deux langues nationales ?

 

On ne peut faire naître de solidarité au sein d’une communauté multilingue, on ne peut qu’encourager le repli communautaire et les dissensions.

Le drame contemporain de la Belgique, pays en passe de désintégration, devrait pourtant être instructif, la preuve, s’il en fallait, que la langue est le premier vrai ciment d’un pays.

Dans un article du New Yorker, paru dans le N° 1076 de « Courrier International », l’essayiste Ian Buruma nous explique que la fracture linguistique a toujours coïncidé avec une fracture sociale.

En Belgique, les uns parlent le néerlandais, les autres le français ; d’autres sont germanophones. Chaque groupe linguistique a ses propres journaux, ses partis politiques, ses chaînes de télévision. Et pourtant, tous les Belges vivent dans un même pays, constituent une même Nation, ont un même Roi. Ian Burma raconte que durant la Première Guerre mondiale, de nombreux soldats flamands trouvèrent la mort au combat parce qu’ils étaient incapables de comprendre les ordres de leurs supérieurs francophones.

Cet exemple d’impossibilité à gérer une communauté multilingue est extrême. Si les faits n’étaient pas aussi dramatiques, on en rirait presque. Sans aller jusque là, imaginez un citoyen marocain se présentant dans une administration où un fonctionnaire partisan ne parlerait que l’amazighe ? Il serait en droit de le faire, si l’amazighe était érigé en langue nationale. En quelle langue les jugements seront-ils rendus devant les tribunaux ? Ecrits les panneaux de signalisation ? Lus les discours ?  

L’article 5 de la Constitution, dans son paragraphe 3, énonce que  « L’Etat…..veille à la cohérence de la politique linguistique et culturelle nationale et à l’apprentissage et la maîtrise des langues étrangères les plus utilisées dans le monde, en tant qu’outils de communication, d’intégration et d’interaction avec la société du savoir, et d’ouverture sur les différentes cultures et sur les civilisations contemporaines. » Combien de langues faudra –t-il donc apprendre ? Peut-on s’ouvrir à la communication, aux différentes cultures et civilisations contemporaines tout en encourageant le repli communautaire et identitaire ?

Autant de questions auxquelles seul l’avenir donnera une réponse. En émettant le vœu qu’elle sera la plus avantageuse pour le Maroc.

 

 

 

 

 

 






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