Fadéla Sebti

Avocate au barreau de Casablanca (Maroc) depuis 1983, agréée près la Cour Suprême, écrivain et auteur d’ouvrages juridiques et de fiction.

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Moi, Mireille, lorsque j’étais Yasmina

Roman sur le thème de la répudiation.

1995-Editions Le Fennec - 89, boulevard d’Anfa - Casablanca - Maroc (traduction allemande par Kirsten Kleine)

Extrait

Je m'appelais Mireille. On m'a appelé Yasmina. C'est mon prénom coranique, celui que Nadir a choisi pour moi lorsque, après l'avoir épousé lui par amour, j'ai épousé la religion musulmane par conformisme.

Cela s'est passé chez Shama, la cadette de mes belles-soeurs. Deux adoul étaient là, un jeune et un vieux, tous deux vêtus de djellabas blanches immaculées et de babouches jaunes.

Dans le grand salon marocain, celui réservé aux cérémonies familiales, Nadir, mes belles-soeurs et mes beaux-parents s'étaient regroupés dans un angle, probablement pour tenter de créer une intimité que les proportions du salon ne suggéraient pas.

Les deux adoul avaient relevé leurs jambes pour s'asseoir en tailleur, les babouches jaunes au sol, paire contre paire, bien alignées comme pour ôter toute confusion sur cet apparent laisser-aller.

Le regard du vieux glissa sur moi, dénué de toute expression. Je lui tendis une main timide, en guise d'entrée en matière et reçut en réponse une chose inerte dont la mollesse m'indiqua clairement qu'elle était plus habituée aux baisemains respectueux qu'aux poignées franches.

Je la retirai bien vite pour me tourner vers le plus jeune, dont le visage ouvert et souriant me réconforta un peu.

Je m'assis à côté de Shama.

Shama et Nadir échangèrent avec les deux adoul plusieurs phrases de politesse, préambule indispensable à toute discussion dans ce pays aux traditions ancestrales.

Puis il se fit un silence, et je compris, au raclement de gorge du vieux, que la cérémonie allait commencer.

Il posa une question en arabe, que le plus jeune traduisit immédiatement dans un français douteux.

- Pourquoi souhaitez-vous devenir musulmane ?

Je savais quelle réponse était attendue par mes deux examinateurs. Je m'y étais préparée. J'avais répété cette scène avec Shama comme on prépare un sketch pour amuser la galerie.

- C'est une simple formalité, voyons, m'avait-elle assuré, pour faire taire mes scrupules.

Alors pourquoi cette hésitation soudaine ?

Les mots restaient bloqués dans ma gorge. Je ressentis tout d'un coup que ce qui ne devait être au départ qu'une plaisanterie anodine prenait des allures d'engagement total. C'était comme si une force invisible voulait m'empêcher de commettre un acte irrémédiable.

Il me souvient une petite fille en aube blanche, mariée d'un jour parmi ses compagnes, si fière du divin seigneur auquel elle venait de vouer sa vie.

J'avais douze ans, j'étais auréolée de la grâce sanctifiante et je marchais, ou plutôt me transportais, aux côtés de mes parents, dans un état de béatitude complète. Sans saisir toute la portée du rite que j'accomplissais, j'avais la certitude d'être une élue et que je me retrouverais aux côtés du Seigneur au jour de la Résurrection.Je souris à mes illusions d'enfant.

- Alors ? me chuchote la voix agacée de Nadir.

Ma réponse fusa.

- Pour élever mes enfants dans la religion musulmane (Judas...)

- C'est bien ! Vous connaissez les préceptes de l'Islam ?

C'était plus une affirmation qu'une question. Sans attendre de réponse, le vieux se mit à les énoncer d'une voix monocorde et l'autre à faire une traduction aussi simultanée que manifestement approximative.

- D'abord, il n'y a qu'un Dieu et Mahomet est son Prophète. Ensuite, il faudra faire l'aumône. Il faudra jeûner, aussi, pendant le mois sacré du Ramadan. Et faire, si vous en avez les moyens, le pèlerinage de la Mecque.

Je n'écoutais plus. J'avais subitement le sentiment d'avoir été dupée. J'avais consenti à cette mascarade par commodité, parce que Nadir m'avait dit que s'il mourrait alors que nos enfants étaient mineurs je n'aurais aucun droit de garde sur eux si je n'étais pas musulmane. Que je ne pourrais pas hériter de lui parce qu'un non musulman ne peut hériter d'un musulman. Il m'avait calmement expliqué que, par delà les jugements personnels, c'était la loi de son pays et que mieux valait s'y soumettre puisque nous y habitions.

- Récitez après mois la Fatiha : "Louange à Dieu, Seigneur des mondes, Le très Miséricordieux..."

J'ânonnai après lui, tentant de restituer les sons tels que je les percevais.

Moi qui, sitôt ma communion solennelle passée, n'ai plus jamais remis les pieds dans une église, moi qui me croyais athée depuis parce que je n'avais jamais fait appel à Dieu autrement que par un "Oh ! mon Dieu" affolé devant une grande frayeur ou une bêtise faite par Mehdi ou Sophia, je sentis soudain un vide immense en moi, comme devant la perte d'un être cher. Je venais d'abjurer mon Dieu chrétien en qui je pensais ne plus croire, pour me rallier à un Dieu inconnu et tellement singulier, qui autorisait les hommes à épouser quatre femmes et à les répudier quand bon leur semblait. J'eus le sentiment profond, prémonitoire, de commettre l'irréparable. Plus que pendant toutes ces années durant lesquelles je m'étais tant appliqué à me conformer à des coutumes si étrangères aux miennes, je venais, en quelques minutes, de renoncer à mon identité. J'étais devenue une autre. Une autre qu'on s'arrogea le droit de ne plus appeler que Yasmina, parce que c'était Yasmina elle-même qui avait renié Mireille.

 
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